Mercredi 16 juillet 2008

Le dernier de la bande, Ponj Kabot, était encore un jeune soldat fraichement enrôlé au sein de la marine impériale. S’il manquait d’expérience dans les combats  il avait très vite su montré aux autres ses talents pour faire parler les prisonniers retors- un don rare et donc apprécié de tous-et aucun acte de torture ne le reboutait. Esprit fécond, il avait même su adapté à la vie maritime toute une série de mauvais traitements employés sur terre pour la plus grande joie de l’équipage. Cependant en les circonstances, pour rien au monde il n’aurait osé tripoter cet homme aux yeux de braises incandescentes. Sans demander la permission à son officier il se retira tellement vite qu’il se demanda si plusieurs jambes n’avaient pas subitement poussées sous son tronc. Il continua sa course, traversa la passerelle et alla se réfugier à l’abri dans l’autre navire, pâle comme un cadavre.

Pour ceux qui attendaient le retour de leur officier, ce fut la déception. La remontée soudaine de trois soldats apeurés jeta le trouble parmi la troupe qui, alarmée, mit main sur les armes.

Le cœur de Maj Cxer s’emballait à se rompre dans sa cage de chair et d’os. Seul face à l’inconnu l’officier n’osait faire un geste tant la peur  tétanisait ses muscles et son cerveau. Devant une paire d’yeux rouges l’observait. Pour l’officier un monde entier venait de basculer dans l’horreur, là où la raison cessait d’exister pour laisser place aux folles légendes. Les terreurs séculaires, véhiculées de générations en générations par les comtes où les vieux livres d’histoire remontaient à la surface, froides et implacables. Maj Cxer n’avait aucun doute sur la nature de cet homme. Dans le flot des sentiments d’horreur le débordant une mince ligne d’exaltation parvint pourtant à naitre : finalement il était le premier de son monde à voir de ses propres yeux une race que l’on croyait disparue depuis des temps immémoriaux.

Les Yaldis.

 

Tous se retranchèrent sur la frégate, épées, lances et arbalètes dressées. Beaucoup regrettaient l’absence des fuses, bien utiles en cas de pépin. Le plus inquiétant, leur officier ne remontait pas des cales et les minutes s’allongeaient. Si Ponj Kabot restait cloitré à l’intérieur, Kiop Nabil et  Loip Huyt –loin de cette vision d’horreur et rassurés d’être entourés d’une masse d’hommes en armes à l’abri sur un autre vaisseau- dirigeaient les groupes et organisaient la défense.

 

L’être ne bougeait pas et se contentait de fixer Maj Cxer, toujours tapi dans l’obscurité. Deux billes rouges piquées de fond noir dénuées de toute expression pouvant être interprétée. La peur initiale, si forte et paralysante, confrontée aux nouvelles pensées rassurantes de l’officier, se dilua au fur et à mesure que les secondes s’écoulaient et se transforma en espérance. Car la présence d’un Yaldis ouvrait d’énormes perspectives pour Maj Cxer. Il en avait parfaitement conscience. Son nom ferait le tour de l’Empire même après son décès et  il n’aurait plus à naviguer sur les océans à piller ou racketter pour gagner sa pitance. Richissime, il finirait sa vie en jouissant des plaisirs humains à l’ombre des arbres, entouré par un harem de femelles et une cohorte d’esclaves. La difficulté résidait à concilier rêve et réalité. Maj Cxer décida de prendre l’initiative. Ignorant tout des Yaldis il opta pour l’approche pacifique, pour un militaire de carrière c’était bien la première fois. Lentement il dégrafa sa ceinture supportant sa longue épée et la déposa sur le sol de bois en tentant de faire le moins de bruit. Le Yaldis ne bougea pas d’un poil. Bras en avant, paumes vers le haut il s’avança vers lui, en signe de paix. Ce n’était plus un rapport de force mais une rencontre entre deux mondes totalement différent : le lointain passé rejoignait l’instant présent et l’opportunité d’un tel échange brisait tous les tabous, même les plus coriaces. Deux mètres les séparait.

par Marc Page communauté : Le Monde de l'imaginaire
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Mercredi 16 juillet 2008

Karyl souffla péniblement les indications pour lui permettre de dégoter la cache. Pour l’officier si les marins planquèrent cet homme avant leur arrivée c’est qu’ils avaient songés à préserver leurs intérêts financiers. A fortiori il en serait de même pour lui. Il laissa son prisonnier aux bons soins de son médecin, dépêché sur place, puis avec trois hommes des plus valeureux ils retournèrent dans les cales du navire, torches en main.

La cache fue trouvée rapidement mais sans les conseils du jeune pêcheur ils auraient pu passer des heures devant sans même deviner son existence, comme lors de la première inspection. L’officier du reconnaitre là toute l’ingéniosité des marins dont il ne soupçonnait pas un tel étalage d’inventivité. Un vrai tonneau d’eau potable était accroché contre la paroi, il suffisait d’y plonger la main pour trouver dans le fond une espèce de manette. En la tournant un pan du mur s’écartait pour laisser place à une petite pièce de trois mètres carrés environ. Ce n’était certes pas grand mais cela permettait d’y cacher l’essentiel de l’avidité d’intrus de passage. Or en l’espèce il s’agissait d’un homme à l’allure curieuse, il ne correspondait pas au physique des hommes de ce côté de l’Empire. Grand et maigre, le visage allongé avec deux yeux très noirs, il mit ses mains squelettiques en avant comme pour se protéger de la lumière dégagée par les flammes des torches. Détail encore plus bizarre, il ouvrit la bouche pour  parler mais aucun son ne sorti de sa gorge strillée de veines bleues.

Les torches s’éteignirent toutes au même moment plongeant la cale dans l’obscurité. Seuls les yeux du naufragé scintillèrent alors.

Kiop Nabil, vétéran des océans, cent fois blessé en combat et cent fois récompensé pour actes de bravoures devant l’ennemi poussa  un terrible hurlement, sa voix grave l’y aida. Et pour une fois ce n’était pas un cri de guerre destiné à foutre la frousse aux adversaires avant un assaut, mais un cri de peur. Ses jambes aux musculatures puissantes, bardés ici et là de cicatrices le portèrent sur le pont aussi vite qu’une flèche non sans bousculer rudement des soldats ayant accourus vers l’entrée des cales. Enfin arrivé à la lumière du jour il reprit son souffle sous les regards de ses collègues interloqués : qu’est ce qui avait pu provoquer la peur chez un colosse pareil ? Son officier, Maj Cxer, second en chef- et futur commandant en chef de frégate depuis la mort brutale du précédent-, membre de la marine impériale depuis quinze cycles, ayant vu nombre d’abordages, de combats, de crimes, de pendaisons, de viols et autres actes de barbaries dont les récits feraient pâlir bien des hommes courageux, eu la voix coupée et les oreilles sonnées par le cri de son voisin de droite, Kiop Nabil. Si celui-ci prit la fuite, son officier resta pétrifié sur place telle une statue de glace, la bouche grande ouverte d’effroi. A sa gauche, Loip Huyt, soldat impérial mais essentiellement bandit et criminel à l’occasion – et elles ne manquaient pas en ces temps de grande misère- brandit son épée. Or il s’aperçu qu’il tremblait tellement qu’il peinait à la tenir verticalement, une situation ridicule dont il se réjouissait de n’avoir pas de témoins grâce à la pénombre. Voyant son compagnon s’enfuir et son officier immobile il prit pour décision d’imiter le premier et lâcha son arme. Il était sur le pont avant que son épée ne touche le sol.

-          Abandonnez ce navire parvint il à dire aux soldats entre deux fortes inspirations. Ne restez pas là. Faisant suite à ses paroles il gagna la frégate sans même se soucier s’il était suivit ou non.

par Marc Page communauté : Temps X
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Mercredi 16 juillet 2008

Ils revinrent ensuite auprès d’eux et commencèrent à trancher les langues. Au moment où ils allaient terminer par Karyl, un officier ordonna de lui laisser l’organe en place. Pour le jeune homme, trempé de sueur à l’idée d’avoir échappé de si peu à une terrible mutilation, il devait donc représenter un fort espoir de revenu pour la troupe. Puis on les transporta à bord de la frégate impériale un à un. Marchant sur la passerelle faisant la jonction entre les deux navires et entouré de deux solides gardes, Karyl vit des soldats s’équiper en torches, manifestement ils allaient mettre le feu au Jiros. Il n’avança plus. Non, il ne pouvait pas laisser faire ca avec un homme enfermé à bord. La mort de son père, le combat qui s’en était suivit et sa profonde blessure avait chassé de son esprit l’existence du naufragé. S’il ne regrettait pas la mort du commandant impérial dont la pointe de sa flèche avait réduit en bouille la cervelle, il n’admettait pas de laisser périr brûler un innocent par la faute de son silence. Trop d’hommes étaient morts aujourd’hui. Lui avait le droit de vivre. Un des gardes le voyant à l’arrêt lui donna un méchant coup de bout de lance sur sa blessure, Karyl hurla de douleur et s’affala sur l’étroite passerelle, pour peu il faillit tomber à l’eau. Son tortionnaire, tout sourire, s’apprêtait à recommencer quand un ordre stoppa son geste. L’officier qui peut de temps avant avait sauvé sa langue s’avança à grandes enjambées.

-          Fait attention espèce d’abruti ! Hurla t il au garde. Recommence et je jure que tu finiras aux cales avec eux.

Il se baissa vers Karyl, un semblant charitable.

-          Ne commence pas à nous faire des misères où je vais finir par avoir regretté de t’avoir laissé en vie.

Ses yeux trahissaient l’inverse de ses paroles, de vaines menaces. Pas de doute, Karyl représentait pour lui beaucoup d’argent…

-          je t’ai vu toute à l’heure décocher un fameux coup à mon regretté commandant. Tu es un excellent archer, tu aurais fait belle carrière au sein de notre infanterie. Mais vois-tu, d’autres personne apprécieront sans doute ce don.

Il prit Karyl par les épaules et le releva, le jeune homme essaya d’éviter de crier pour garder un peu de fierté mais la souffrance fut plus forte que lui. Il lâcha un autre hurlement.

-          Prect dit l’officier à un soldat, va chercher notre médecin sur le champ. Qu’il arrête de s’occuper de nos blessés. Celui là- il désigna du menton Karyl- passe avant les autres. Je n’ai pas envie d’avoir à le balancer demain par-dessus bord.

-          Il…parvint à dire Karyl du bout des lèvres sèches.

-          Quoi ? demanda l’officier qui rapprocha son oreille de la bouche du marin pour mieux entendre.

-          Il…ya…un autre homme à bord…

-          Comment ca ? s’étonna l’impérial qui avait lui-même participé aux fouilles du navire pêcheur.

-          C’est un naufragé…une prise…nous escomptions le vendre au port.

-          Où se trouve t il ? s’impatienta l’impérial à la fois vexé d’avoir été berné et curieux de connaitre la suite.

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Mercredi 16 juillet 2008

Enchainés aux pieds, aux mains et aux cous par de lourdes chaines en acier, les survivants alignés et têtes baissées, attendaient leur sentence. L’odeur du sang et de la pourriture empestait le pont jonché de cadavres et de membres sectionnés dont personne parmi les vainqueurs ne prit la peine de nettoyer. Bien armés et entrainés, les soldats de l’empereur avaient, une fois l’effet de surprise passé, rapidement prit le dessus et massacré les marins comme un simple jeu d’exercice. Seuls quelques uns, par chance ou par lâcheté, étaient encore en vie. Mais pour combien de temps ? Karyl faisait partie du lot des vaincus. Encore à moitié inconscient et grièvement blessé, il tenait péniblement à genoux au milieu de ses comparses d’infortune.

Un officier parcouru du regard le petit groupe de marins en s’interrogeant. Ces hommes s’étaient dressés contre l’Empereur, ils méritaient en conséquence une  mort douloureuse. Cependant certains d’entre eux semblaient en bonne santé et de forte constitution, notamment le jeune dont il avait suivit, pendant le combat, les prouesses à l’arc. A quoi bon gâcher une telle marchandise ? Il appela son second d’un geste de la main et désigna du doigt cinq prisonniers dont l’archer.

-          Que penses-tu de ces hommes Guntard ? A-t-on avis pourrons nous en tirer un bon prix ?

Le soldat évalua le petit groupe en se frottant le menton de sa main encore pleine de sang séché.

-          Faut voir chef, ils peuvent toujours se plaindre une fois les ventes finies. Ce serait dommage…mais je pense qu’un marchand pourra nous les prendre à des prix raisonnables.

-          Nous leurs couperons la langue décida l’officier sans une once de regret. Ainsi ils ne raconteront pas leurs mésaventures. Nous les marquerons également au fer rouge, cela accentuera l’illusion.

-          Qu’allons-nous faire du bateau ?

-          Que l’on brûle, il finira dans les abysses. J’ai de craintes que sa vente ne passe pas inaperçue et attire des questions embarrassantes. Les hommes se vendent toujours mieux quand ils n’ont plu de passé. Autant rester discret.

Le second hocha de la tête en guise d’approbation.

 

La douleur, persistante, menaçait une nouvelle fois de conduire Karyl vers les tréfonds de son  inconscience. Serrant les dents, il tentait tant bien que mal à rester éveillé parmi les siens. S’écrouler maintenant le conduirait à une mort certaine. Ils s’étaient tout de même bien battus pour de simples marins pêcheurs. Trois corps d’impériaux confirmaient – dont celui du chef, tué de sa main-, tels des trophées froids et pourrissants, que l’armée de l’empereur n’était pas invincible à qui voulait l’affronter avec hargne. Les vainqueurs s’avancèrent, épées à la main. Le groupe frémit, certains se mirent à pleurer et à invoquer soit la pitié soit leurs dieux. On les sépara en deux groupes. Karyl, d’un regard, comprit immédiatement qu’il faisait partie de ceux qu’on allait garder malgré sa blessure et devina le triste sort des autres. Les malheureux furent exécutés sous leurs yeux et balancés dans la mer comme de vulgaires sacs encombrants.

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Jeudi 3 juillet 2008

La stupeur gagna l’équipage. Karyl quitta les rangs et fonça vers la  cabine, arc en main. Un soldat tenta de s’interposer pour lui bloquer la route, une lance dressée dans sa direction. Un marin, pour une fois courageux, se rua sur l’impérial qui, ne voulant se laisser surprendre pivota avec son arme. La lance pénétra l’abdomen de l’homme, déchira organes et intestins pour ressortit dans son dos. Empalé le pauvre supplicié gigota comme marionnette un court instant et s’affaissa, raide mort. Ce spectacle fut l’étincelle : tous ses compagnons l’imitèrent et partirent se battre la peur au ventre avec leurs poings pour seuls armements. Luttaient-ils pour le capitaine ? Non car sa mort équivalait à de nouvelles élections et à la nomination d’un successeur. Ils luttaient pour leur survie. Si Romus avait été tué, alors tous les autres membres d’équipage subiraient le même sort. Pour des pêcheurs aguerris, habitués à de terribles conditions de travail, mourir ainsi comme à l’abattoir était inconcevable. Se battant continuellement contre les caprices de la mer pour éviter de périr noyé ils combattraient aussi la mort au sec, même si elle provenait de la main de leurs semblables.

L’impérial peina à retirer la lance du corps du marin qui venait, par son sacrifice, de sauver la vie de Karyl. Le jeune homme, pour une première fois confronté à l’horreur d’un combat mortel, se surprit à ignorer la peur. Sa haine des impériaux anesthésiait tout sentiment de pitié et la rage de penser à la perte de son père décuplait ses forces. Il  prit une flèche et planta son extrémité acérée dans le coup du soldat, une gerbe de sang gicla arrosant  de sa texture rouge et chaude toutes les personnes qui l’entourait. En se débâtant inutilement contre un ennemi invisible et invincible- la mort- l’homme tenta de colmater l’hémorragie du fluide vital en y apposant ses deux mains. Blanc et vidé de son sang il tomba aux pieds de Karyl et expira son dernier souffle.

 

L’épée dans une main, le commandant Juik Hurl, 9ème Seigneur des Mers de la 17 ème flotte de l’empire  lâcha le cadavre du pécheur qu’il tenait dans l’autre. A l’extérieur de la cabine des cris de bataille retentissaient. Visiblement le hurlement du capitaine avait suffit pour soulever ses hommes contre les troupes de l’empereur. Quelle grotesque erreur ! Ils seraient taillés en pièces, au mieux torturés pour leur infamie. Il sortit précipitamment pour se battre mais surtout pour éviter que ses soldats ne tuent le garçon.

 

La porte de la cabine s’ouvrit en grand, le chef des impériaux surgit de l’obscurité en brandissant son arme pleine de sang. Celui de son père. Karyl, ignorant le danger qui pouvait surgir à tout moment dans son dos ou sur ses flancs, banda son arc et pointa la tête du commandant. Le trait fusa  l’air et perça sa tête comme une aiguille le ferait avec un œuf.

« Père tu es vengé » dit-il à haute voix en voyant sa cible s’effondrer sur le dos.

Une terrible douleur déchira son épaule droite, sous la force du coup il fut propulsé en avant et perdit l’équilibre- Le pont, rendu glissant à cause des tripes, du sang et de la pisse était une vraie patinoire-Un impérial venait de le frapper de côté et s’avançait, une épée dans chaque main, prêt à finir son œuvre. La blessure, grave, rendait impossible un nouveau tir et paralysait la moitié de son corps. Sa vue se troubla, les contours de la réalité se confondirent en un brouillard noir et épais. Se croyant aveugle et perdu il recula espérant ainsi trouver une prise à tâtons mais ses pieds croisèrent un cadavre. Karyl chuta. Seule son ouïe, intacte, retransmettait les bruits du combat proche- cris de rage ou de peur, fracas des armes s’entrechoquant et des os broyés sous les coups, gémissements des mourants et pleurs des survivants. Il n’était pas encore mort mais sa fin proche ne l’inquiétait plus. Désormais il pouvait partir rejoindre ses ancêtres et son père vengé. Le taux d’adrénaline baissa, ses membres tremblèrent. Une larme s’échappa de son œil droit et coula le long de sa joue. La douleur à l’épaule devint plus vive et rapidement insupportable  elle l’entraina dans les profondeurs de son inconscience.

 

 

 

 

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Jeudi 3 juillet 2008

Les jours passèrent, le bateau filant droit vers la côte et le magnifique port d'Ister. L'état de santé de la prise n'évoluait pas, il demeurait toujours inconscient au grand désespoir de l'équipage, Romus en tête, tourmenté à l’idée de vendre un esclave comateux. Karyl quand à lui continuait à être confiné dans sa cabine, muet comme une carpe.

 

On annonça une voile à l'horizon: la marine impériale. Les navires de Sa Majesté sillonnaient les eaux territoriales aux poursuites de bandits, de pirates et de contrebandiers et contrôlaient toutes les embarcations, grandes comme petites, passant sous le nez de leurs vigies. Lourdement armées et équipées, ces frégates inspiraient la crainte chez les marins. Pour Romus la crainte était différente: en général chaque commandant se rinçait au passage en prélevant une partie de la cargaison contrôlée. Le temps jouait contre lui. Tout en gardant son sang froid il lança une série d’ordres.

Le commandant passa sur la passerelle et gagna le pont, sa cape soulevée par le vent. La main sur le pommeau de son épée en argent -signe de son grade-, l'armure reflétant les éclats du soleil, il roula de la tête sur ses larges épaules pour inspecter l'état général du navire. Romus, à demi courbé, l'accueillit en formulant les pompeuses politesses d'usage. Celui-ci l'écouta sans grande attention, l’air distrait, pour le capitaine cela ne faisait pas de doutes : l’esprit tordu du militaire devait sans doute déjà évaluer le potentiel financier que pouvait receler les marchandises embarquées. D’ailleurs il ne prit même pas la peine de répondre, d'un geste il commanda à ses légionnaires de descendre dans les cales.

Alignés en rang sur le pont, les hommes de Romus, observaient en se taisant.

Après dix minutes le petit groupe de soldats revint faire son rapport. Le commandant écouta, au fur et à mesure son visage virait à la déception.

- « approchez capitaine » dit il froidement, la bouche tordue par l'insatisfaction.

Romus, très embêté, se rapprocha.

-          «  on me dit que vous cales sont vides, à part quelques cagettes de poissons puants je ne vois rien d'intéressant. Ce serait fâcheux d'avoir à contrôler votre rôle et de passer ce rafiot au peigne fin » tandis qu'il parlait l'officier caressait son armure au niveau du torse. La marine impériale disposait d'un droit de vie et de mort, à tout moment les soldats sur ordre de leur supérieur pouvaient passer l'équipage au fil de l'épée. Dire qu'ils luttaient contre la piraterie!

-          « venez dans ma cabine illustre commandant t » dit Romus qui réalisa au même moment que s'y trouvait reclus son fils.

-          « J'accepte. Fais nous porter du vin frais et des fruits juteux »

Le protocole empêchait Romus de devancer le commandant, impuissant il devait le suivre tel un animal de compagnie.

Karyl se redressa sur sa couchette. Après les cris des sergents fouillant les cales à la recherche de biens à racketter voilà qu'on s'approchait de la porte d'entrée de la cabine. Il perçu le pas si familier de son père et un autre, plus lourd, typiquement militaire. Par reflexe il tendit sa main vers son arc. Il détestait les impériaux. Mal payés, ces hommes passaient plus de temps à piller – sur terre, sur mer et dans les cieux- qu'à protéger les honnêtes gens. Une corruption généralisée qui engrainait le royaume et dont profitait une poignée de privilégiés. L’Empereur, à court de soldes et avec deux guerres sur les bras, se satisfaisait de cette situation : l’important était que l’ordre régnait. Son père entra suivit par une silhouette carrée, un commandant de la marine impériale.

 

-«  Ne reste pas ici mon fils, ta peine est finie, va rejoindre les rangs sur le pont »

Le jeune homme salua de la tête l’officier et s’esquiva. Le capitaine fit de la place sur sa petite table et proposa au puissant soldat son unique fauteuil, lui-même resterait debout pendant l’entretien. L’homme s’y affala, faisant craquer le cuir de son armure et  sortit l’épée de son fourreau qu’il posa sur la table en signe de supériorité arrogante. Il ramena ses mains sous son menton. Solide et bien bâtit, on devinait aisément l’épaisseur de ses muscles derrière les couches d’acier et de cuir. Sa peau tannée par le soleil trahissait une bonne expérience des océans, la tête ronde et chauve, percée de deux yeux jamais plus ouverts qu’en fente lui donnait l’allure d’un guerrier redoutable.

-          « Alors que me proposes tu pêcheur ?» dit-il après que deux des hommes de Romus eut déposé du vin et des fruits et se soient éclipsés.

Ne rien suggérer équivalait à une mort certaine. Après le massacre les impériaux voleraient tout et dépouilleraient les cadavres. Il fallait jouer serrer. Romus usa de tout son art, celui qu’il exerçait parfois pour convaincre un client ou ses créanciers.

-          « Seigneur des mers- c’était son titre officiel, vraisemblablement acheté à prix d’or- Je vous prie de croire que notre pêche à été très médiocre… »

Le commandant se servit une coupe de vin –pas celle de Romus, il pouvait crever- et observa le liquide rougeâtre. Il le gouta des bouts des lèvres et le recracha sans ménagement.

-          « C’est de la pisse ta vinasse! Jura t il en s’essuyant les lèvres avec le bout de sa manche. J’ai du mal à te croire pécheur. Vos vivres sont en partie entamées et vous décidez de faire demi tour, en général les gens de votre espèce ne rentrent qu’après de longues semaines, les soutes chargées de poissons. Il prit son épée et d’un coup trancha un fruit en deux. Le liquide sucré coula le long de la lame. Ne me prends pas pour un imbécile continua t il en mordant dans la chair juteuse du fruit.

-          Nous avons un carnara…dit Romus faussement à contre cœur. Avouer dès le début de la conversation la présence de l’oiseau aurait éveillé les soupçons de l’impérial.

Les yeux du commandant s’ouvrirent un peu plus, derrière deux pupilles vertes se contractèrent.

-          « Voila qui est mieux pêcheur, il est en bon état ? » bouche ouverte, ses larges dents jaunes mâchaient le fruit.

-          «  pas une plume n’est abimée »

-          « je le prends ».

Bien entendu c’était non négociable. Romus s’inclina, la perte du carnara était rien par rapport à la vraie prise.

-          « caches-tu autre chose ? » relança l’impérial en croquant dans un autre fruit.

-          « non ». Le pauvre capitaine mentait du mieux qu’il pu.

Le soldat le fixa du regard, comme s’il cherchait à tirer la part de la vérité et du mensonge. Il jeta le noyau au sol.

-          «  je ne te crois pas »

Les goutes de sueur descendaient tout le long de la colonne vertébrale de Romus. Cette fois ci Il était tombé sur un dur à cuire qui ne se contenterait pas d’un carnara. Ultime ruse et comédie, il se mit à genoux. En général tous tombaient dans le piège.

-          «  Seigneur des mers, je jure, c’est tout ce que j’ai…vous m’avez tout prit…il ne restera rien d’autre à vendre » dit il en pleurant tel un condamné conduit sur le billot.

Un sourire fendit le visage du soldat.

-          «  Je vais te prendre autre chose mais ce n’est pas une marchandise, après nous serons quitte. »

Romus sécha ses larmes et releva la tête, intrigué. Avait-il découvert la cache et la prise ?

-          « Quoi ? »

-          «  Ton fils, son corps est aussi séduisant que le fruit dont je viens de manger »

La main du capitaine glissa sur le côté, vers les petites étagères couvertes d’objets divers et d’une rapière. Mais pas assez vite. L’épée du commandant lui trancha le bras aussi nettement que le fruit coupé précédemment.

Romus hurla de douleur et de tristesse, il allait mourir et son fils tant aimé finirait violé par un être ignoble.

par Marc Page communauté : Gardiens des Mondes Fantasy
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Jeudi 3 juillet 2008

L'équipage rassuré par la décision du capitaine de ne pas libérer la prise se calma, pendant quelques secondes ils restèrent hagards à ce regarder mutuellement, peu motivés de prendre une sanction contre le fils de leur patron. L'un des plus anciens s'avança et prit la parole au nom de tous.

-« Pitaine, Karyl est un homme habile, efficace mais jeune avec peu d'expérience. Il ne sait pas encore ce que sait que de nourrir des bouches affamées. Grace à lui nous pourrons compléter notre joli lot par le plumage recherché d’un carnara, nous ne l'oublions pas. Je propose qu'il reste dans votre cabine pendant plusieurs jours.»

Clémente, cette solution démontrait que Karyl conservait encore d'un degré de confiance dans le cœur des marins. Confiance qui lui appartenait de préserver.

-          «  Très bien rétorqua Romus satisfait de la sagesse du vétéran. Il se tourna vers son fils, l'attitude sévère. Va dans ma cabine, tu n'en ressortiras pas avant mon ordre ».

Il s'exécuta sans chercher à reprendre la parole pour se défendre.

par Marc Page communauté : Gardiens des Mondes Fantasy
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Mercredi 2 juillet 2008

Sur ses instructions on l'installa dans une cale « propre », enfin c’était beaucoup dire, en fait il s’agissait de la moins sale de celles du navire. On  lia ses mains à un poteau solide pour éviter toute tentative de fuite, inconscient encore il pouvait se réveiller à tout moment et décider de s’échapper au nez et à la barbe de ses « sauveteurs ». Or pour le capitaine perdre un tel trésor risquerait de mener l'équipage à l'insubordination. Ainsi pour avoir une conscience plus tranquille et pour continuer de rêver à son tas d’or il instaura un tour de garde  composé de deux hommes avec une relève toute les  trois heures. Vu la perspective de gains, cette tâche infligée aux membres de l’équipage ne dérouta personne. Enfin il décida de rassembler tout le monde  -sauf les gardes- sur le pont pour se détendre autour d’un baril de Jugna, la boisson alcoolisée la plus répandue chez les marins et bue uniquement lors des grandes occasions. Selon la tradition il fut le premier à se servir.

-          « Il vient d’où ce gars ? » demanda un marin.

Romus avala une gorgée et espéra qu’un autre homme répondrait à cette question. Le précieux liquide gagna son estomac déjà atteint par une vieille maladie et le brula quelques secondes au milieu des sucs gastriques. Son fils, avisé, ne buvait pas et restait en marge du groupe, le regard perdu dans l’océan.

-          « Un perdu… » Lança pour répondre un marin déjà à moitié ivre.

Le capitaine, un peu contrarié par le volume de Jugna déjà consommée- à ce rythme le baril n’allait pas faire long feu- préféra se taire et ne pas admonester l’homme en songeant que la vente de la prise allait rapporter un petit magot qui couvrirait largement ses frais. En parlant de « perdu » il faisait référence à un naufragé, seul survivant d’un navire frappé par la tempête ou une tout autre calamité. Cela arrivait mais en général les monstres marins se chargeaient des survivants en les accueillants dans leurs ventres voraces. Seconde rasade, seconde brûlure. Il préféra poser son gobelet tant les douleurs bien qu’éphémères étaient insupportables. Et la barque ? Dans laquelle d’ailleurs aucun indice n’avait été trouvé avant sa destruction pour cause de peur d’épidémie. Seule la prise avait la réponse, alors à quoi bon perdre son temps à élaborer des hypothèses. Son fils vint près de lui et le prit par le bas pour l’amener à l’écart des hommes rassemblés autour du baril. Son visage, si jeune, exprimait une inquiétude non dissimulée.

-          « Que veux-tu me dire ? » demanda Romus impatient d’entendre la voix de son enfant.

-          « Père, ne gardez pas cette prise…elle ne nous apportera que de la peine et du malheur»

-          « tu plaisantes » dit sèchement son père. Il montra l’accès aux cales du navire. « sais-tu combien d’argent il représentent pour nous. Regardes nous, regarde ces hommes : mal habillés, mal équipés, mal payés et sans beaucoup d’espoir de sortir du trou où la pêche nous permet uniquement de survivre telles des loques. Nous l’avons sauvé des eaux, nous devons en tirer profit. Un noble où sa famille saura remplir nos caisses vides ». Karyl le décevait profondément. Romus n’aurait pas hésité à le gifler en privé mais là, sur le pont,  il ne souhaitait pas offrir ce triste spectacle à son équipage. Fin archer il se révélait piètre commerçant, un drame. Peut être parviendrait il à le ramener dans le droit chemin. Il temporisa à défaut de se laisser aller par la colère. «  tu tires mieux que quiconque, ton arc est plus précis que les rayons du soleil mais tu rejettes nos coutumes et les règles du commerce… »

Son fils agita un bras en signe de dénégation, Romus s’interrompit pour le laisser parler.

-          « Père vous m’avez mal compris et jugé. Je vous respecte ainsi que nos lois. C’est juste cet homme qui m’inspire des craintes. Je vous conjure de le libérer, écoutez ce sage conseil… »

C’était la phrase de trop. Le fils contredisait l’autorité du père, le marin s’opposait à la volonté de son capitaine. Une leçon s’imposait immédiatement avant que la graine de la contestation ne germe dans le crane du jeune homme. Romus brandit le poing et cria pour être sûr d’être entendu de tous.

-          «  Braves marins, mon fils me demande de libérer la prise ! »

Les chants cessèrent, les visages marqués par la colère se tournèrent dans leur direction et foudroyèrent Karyl du regard, les quantités d’alcool ingurgités n’arrangeaient pas les choses. La tension remplaça l’air frais colporté par le vent. Seule l’autorité respectée de Romus préservait pour l’instant son fils du lynchage. Un marin cracha au sol en signe de défit, un autre serra les poings prêt à frapper.

-          « Selon la coutume, hurla Romus plus pour impressionner ses hommes que pour se faire entendre, il peut libérer la prise en la rachetant. Or tout le monde sur le bateau savait pertinemment que celui-ci ne disposait d’aucun fond suffisant. Ou il peut le remplacer…».

Karyl lui jeta un regard empli de dureté, il réalisait un peu tardivement que son père jouait ici son rôle de capitaine, celui de chef de bande et de commerçant devant faire tourner sa boutique. Derrière une famille entière attendait de manger à sa faim. Pour le punir son père l’abandonnait à la colère de l’équipage et l’humiliait sans prendre sa défense. Il regretta d’avoir tenté de le convaincre. C’était peine perdue d’avance.

-          « Mon fils veux tu prendre la place de la prise ? »

Il connaissait déjà la réponse.

-          «  non… » avoua t il vaincu, le profil bas.

-          « Alors dans ce cas évite de faire des exigences dont tu n’est pas en mesure de relever. Tu as gâché la fête et contesté mon autorité. Je laisse soin aux membres d’équipage, selon les lois en vigueur sur les mers, de choisir la sanction »

En agissant de la sorte Romus renforçait son prestige : d’une part il laissait à ses hommes le choix de la punition, d’autre part il démontrait que son fils était un marin comme un autre sans régime de  favoritisme.

par Marc Page communauté : Gardiens des Mondes Fantasy
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Mercredi 2 juillet 2008

PROLOGUE

 

Le carnara, planant patiemment au dessus de l'océan vert depuis des heures, cherchait une proie pour nourrir ses petits. Ses yeux, malgré la distance, pouvaient détecter le moindre poisson nageant juste sous la surface de l'eau. Le vent se leva, les vagues se creusèrent et l'oiseau, poussé par cette force naturelle, étira ses ailes pour prendre de la hauteur. En cas d'heureuse découverte il ne lui resterait plus qu'à fondre sur sa cible et l'emprisonner entre ses serres acérées.

 

Une flèche le traversa de part en part annihilant à jamais ses instincts de chasseur. L'animal, tué sur le coup, chuta à pleine vitesse et s'écrasa dans une gerbe d'eau.

 

Pour Romus c'était une belle prise. Si la viande du carnara restait dure et indigeste, ses plumes pouvaient se vendre à prix d’or au marché d'Ister. De quoi subvenir pendant quelques temps aux besoins de la maisonnée. D'un geste il balança un filet sur le cadavre de l'animal dont le corps bougeait au rythme des vagues. Il se retourna et salua d'un geste de tête la prouesse de son unique fils, Karyl, qui graissait la corde de son arc en silence, dans ses yeux brillaient une satisfaction à demi voilée.

Quelle chance d'avoir un fils aussi doué se dit Romus en tirant avec force sur le filet à cause du courant contraire, même quand le poisson manquait celui ci prenait l'initiative de chasser dans le ciel pour compenser les jours maigres et trouvait la perle rare. Car la mort de cette bête tombait à point nommé pour la santé de ses comptes, dans sa tête apparaissait déjà les espèces sonnantes et trébuchantes issues de sa prochaine vente. En effet les expéditions en haute mer coûtaient horriblement cher au modeste pécheur qu'il était: le ravitaillement payable d'avance et comptant, les exorbitantes réparations du bateau, la paye des matelots à verser chaque semaine, les écrasantes taxes portuaires et impériales, sans compter la corruption rampante et les marchandises périmées invendables vouées à la destruction. Or la nécessité de survivre le poussait à pêcher de plus en plus loin et de plus en plus longtemps malgré les nombreux risques que cela comportait. Romus regarda dans le lointain horizon, là bas, sur les terres d’Irdis, attendaient sa tendre femme et leurs sept enfants avec des ventres vides mais les yeux remplis d'espoir. Et il ne voulait pas les décevoir.

Pas en ces temps de famine.

La carcasse du carnara fut remontée à bord, habilement enveloppée d'un chiffon imbibé d'une substance préservatrice et placée dans un tonneau hermétique. Avec ces précautions d'usage les plumes seraient encore en bon état une fois de retour au port. Les mains noueuses de Romus se posèrent sur les frêles épaules de son fils en guise de remerciement silencieux. Karyl, toujours réservé, baissa la tête par respect. Aux yeux du père ce garçon représentait sa future lignée mais surtout l'avenir de son gagne pain. Excellent archer il aurait pu être embauché dans l'armée impériale et devenir officier ou jouteur professionnel. De bien meilleures et honorables professions. Mais non, Karyl ne cherchait qu'à seconder son père dans son dur labeur et se refusait à toute autre ambition. Ainsi, fort de cet engagement, Romus hésitait à poursuivre dans la voie damnée de la pêche: le manque de poissons et la concurrence acharnée le poussait à jeter l'éponge. Alors pourquoi ne pas s'orienter vers la chasse ? Vendre son bateau et ses parts de libre-commerçant pouvait lui permettre de recommencer sa vie et d'acheter une licence de chasse- ce qui représentait en soit une coquette somme-.Les dons son fils feraient le reste. Beaucoup de nobles étaient prêts à payer le prix fort pour posséder chez eux les dépouilles d'animaux rares et dangereux. Finit la misère et la faim. Il voyait déjà son enseigne: « Romus : les meilleures bêtes aux meilleurs prix ».

 

Un cri le tira de ses rêves de fortune. La vigie pointait son doigt vers l'avant du navire. Le pécheur grimaça et plissa les yeux car à la différence de son fils sa vision faiblissait avec l'âge. Déjà plusieurs membres de l'équipage se rassemblaient vers la proue et lui cachait la vue. Il s'élança et fendit le groupe en les écartant sans ménagement, en tant que chef du navire il avait tous les droits. Un corps gisait inanimé dans une petite barque flottant à la dérive. Romus brailla immédiatement une série d'ordres à ses hommes qui s'éparpillèrent pour le secourir. Non qu'il pensait à sa santé mais plutôt aux avantages financiers qu'il espérait en tirer.

 

Une fois déposé sur le sol sec du navire tous se penchèrent pour l'observer. D'aspect général il ne paraissait pas blessé. L'homme à la peau mate, trempé, était nu et sans pilosité: chose extrêmement rare pour des Bléniens, voir à la limite de l'outrage à leur masculinité. De taille moyenne, inférieure à la leur, maigre – sans doute à cause de la malnutrition- seul son visage intriguait. Le nez aquilin, la mâchoire fine et un petit menton relevé lui donnait l'apparence d'un volatile inconnu; de longs et noirs cheveux recouvraient un front étroit- pour Romus c'était la preuve d'une intelligence limité- et ses deux yeux ramenés près de l'arrête nasale.

Pourtant personne n'osa le toucher et tous regardèrent le capitaine en attente de sa décision, pour beaucoup il s'agissait plus de superstition que de manque de courage. Romus n'en pensait pas moins et tout en essayant de dissimuler sa gêne il lança un regard discret à son fils. Celui ci comprit aussitôt et s'agenouilla près du corps. Ses doigts palpèrent son cœur, touchèrent son coup, s'infiltrèrent à l'intérieur de sa bouche – quelques marins s'indignèrent à haute voix-et à la fin de son rapide examen il ouvrit ses paupières. Karyl recula soudainement de surprise devant la noirceur des pupilles de l’homme, geste qui fut reprit par l'ensemble des assistants y compris son père.

« Il vit  » dit finalement Karyl visiblement rassuré de n’avoir pas tripoté un cadavre.

Un bon point pensa Romus. Puis à haute voix en pointant son doigt sur le naufragé il fit son annonce: « Moi Romus Kero, capitaine de ce navire, libre commerçant d'Ister et de notre empire déclare comme prise cet homme devant vous mes témoins, selon nos lois. Si cet homme n'a pas de famille il sera vendu comme esclave au plus offrant et les fruits de la vente seront distribués en parts selon la coutume du partage de prise. S'il à de la famille nous demanderons compensation pour l'avoir sauvé et nourrit jusqu'à notre retour. Dans les deux cas nous aurons de quoi nous frotter les mains. »

Cette annonce accueillie par une salve de cris de joie et d'applaudissement effaçait d’un trait ces derniers jours de tristesse où la pêche, misérable, augurait de mauvaises payes. En la circonstance personne ne broncha. Car nul n’ignorait les lois de l’empire et les coutumes de la mer. Tout homme découvert abandonné en pleine mer tombait de droit entre les mains de l'équipage -sans consultation du concerné - et cet être de chair devenu  une prise exceptionnelle représentait à elle seule une grosse somme d'argent: les esclaves, denrée très rare et prisée par les riches, s'arrachaient après de longues enchères. D'où l'espérance de gros gains futurs n’ayant rien à voir avec des ventes de cargaisons de poissons où les prix étaient fixés à l’avance par décret impérial. Fut-il que le malheureux soit en bon état de santé et ne présente pas de troubles physiques ou psychiques, ce qui en l’espèce conduisait à l’annulation de la transaction. La prise bien que maltraitée par la faim et les privations d’un long séjour en mer ne paraissait pas à plaindre. Un sourire barra le visage rondouillard de Romus : la journée s’annonçait radieuse.

 

par Marc Page
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