Le dernier de la bande, Ponj Kabot, était encore un jeune soldat fraichement enrôlé au sein de la marine impériale. S’il manquait d’expérience dans les combats il avait très vite su montré aux autres ses talents pour faire parler les prisonniers retors- un don rare et donc apprécié de tous-et aucun acte de torture ne le reboutait. Esprit fécond, il avait même su adapté à la vie maritime toute une série de mauvais traitements employés sur terre pour la plus grande joie de l’équipage. Cependant en les circonstances, pour rien au monde il n’aurait osé tripoter cet homme aux yeux de braises incandescentes. Sans demander la permission à son officier il se retira tellement vite qu’il se demanda si plusieurs jambes n’avaient pas subitement poussées sous son tronc. Il continua sa course, traversa la passerelle et alla se réfugier à l’abri dans l’autre navire, pâle comme un cadavre.
Pour ceux qui attendaient le retour de leur officier, ce fut la déception. La remontée soudaine de trois soldats apeurés jeta le trouble parmi la troupe qui, alarmée, mit main sur les armes.
Le cœur de Maj Cxer s’emballait à se rompre dans sa cage de chair et d’os. Seul face à l’inconnu l’officier n’osait faire un geste tant la peur tétanisait ses muscles et son cerveau. Devant une paire d’yeux rouges l’observait. Pour l’officier un monde entier venait de basculer dans l’horreur, là où la raison cessait d’exister pour laisser place aux folles légendes. Les terreurs séculaires, véhiculées de générations en générations par les comtes où les vieux livres d’histoire remontaient à la surface, froides et implacables. Maj Cxer n’avait aucun doute sur la nature de cet homme. Dans le flot des sentiments d’horreur le débordant une mince ligne d’exaltation parvint pourtant à naitre : finalement il était le premier de son monde à voir de ses propres yeux une race que l’on croyait disparue depuis des temps immémoriaux.
Les Yaldis.
Tous se retranchèrent sur la frégate, épées, lances et arbalètes dressées. Beaucoup regrettaient l’absence des fuses, bien utiles en cas de pépin. Le plus inquiétant, leur officier ne remontait pas des cales et les minutes s’allongeaient. Si Ponj Kabot restait cloitré à l’intérieur, Kiop Nabil et Loip Huyt –loin de cette vision d’horreur et rassurés d’être entourés d’une masse d’hommes en armes à l’abri sur un autre vaisseau- dirigeaient les groupes et organisaient la défense.
L’être ne bougeait pas et se contentait de fixer Maj Cxer, toujours tapi dans l’obscurité. Deux billes rouges piquées de fond noir dénuées de toute expression pouvant être interprétée. La peur initiale, si forte et paralysante, confrontée aux nouvelles pensées rassurantes de l’officier, se dilua au fur et à mesure que les secondes s’écoulaient et se transforma en espérance. Car la présence d’un Yaldis ouvrait d’énormes perspectives pour Maj Cxer. Il en avait parfaitement conscience. Son nom ferait le tour de l’Empire même après son décès et il n’aurait plus à naviguer sur les océans à piller ou racketter pour gagner sa pitance. Richissime, il finirait sa vie en jouissant des plaisirs humains à l’ombre des arbres, entouré par un harem de femelles et une cohorte d’esclaves. La difficulté résidait à concilier rêve et réalité. Maj Cxer décida de prendre l’initiative. Ignorant tout des Yaldis il opta pour l’approche pacifique, pour un militaire de carrière c’était bien la première fois. Lentement il dégrafa sa ceinture supportant sa longue épée et la déposa sur le sol de bois en tentant de faire le moins de bruit. Le Yaldis ne bougea pas d’un poil. Bras en avant, paumes vers le haut il s’avança vers lui, en signe de paix. Ce n’était plus un rapport de force mais une rencontre entre deux mondes totalement différent : le lointain passé rejoignait l’instant présent et l’opportunité d’un tel échange brisait tous les tabous, même les plus coriaces. Deux mètres les séparait.
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